USA #7: Utah, fissures à partager.

Il y a deux ans presque jours pour jours, j'écrivais "Cracks are beautahful". Un récit construit sur la base de jeux de mots alambiqués et de belles photos, témoignage d'un moment de vie qui allait amorcer bien des décisions. C'est risqué de vouloir partager un voyage à travers le récit. Oui, les images et les mots, s'ils sont bien utilisés, permettent de témoigner de son environnement et de ses expériences, de stimuler l'imagination et de se faire comprendre.

Malgré cela, la différence entre les choses vues, vécues et la retransmission qu'on essaie d'en faire peut parfois laisser le narrateur frustré et l'audience au mieux divertis, au pire ennuyée. Parfois je me laisse aller, à quoi bon ? A quoi bon vouloir vous montrer ? Il convient de sonder ses motivations. Quelle part entre satisfaction de l'égo et plaisir de partager ? Entre besoin de reconnaissance et d'exister ou simple plaisir d'écrire, de divertir ou de faire découvrir ? 

Je pense souvent aux copains, me disant que ça leur plairait de grimper ces voies, ou au contraire qu'ils n'aimeraient pas, mais ça me ferait bien rigoler de les regarder faire. Peut-être est-ce une simple envie de les voir. Le problème c'est qu'on peut pas tout faire avec tout le monde.


Dernièrement nous avons eu de la visite dans notre voyage. Mes parents d'abord, puis le cousin de Caro. Si pour mes parents, le voyage était d'abord motivé par le besoin irrépressible et compréhensible de voir leur fils préféré (certes, j'ai peu de concurrence), pour Dione les motivations étaient plus pragmatiques : Grimper et découvrir, grimper pour découvrir.


Le voir durant son séjour m'a replongé dans ma première visite à Indian Creek. J'ai revu chez Dione les mêmes réactions, les mêmes réflexions que j'avais pu ressentir il y a 12 ans. Découvrir l'Utah dans son ensemble d'abord, les premiers paysages désertiques et le contraste entre les hauts sommets enneigés si proche et les couleurs chaudes des terres désertiques. Traverser Moab, perplexe, face à cette ville où l'authentique et le traditionnel essaie de paraître sans vraiment y parvenir, laissant planer un air de faux, un décor de Disney Land.


S'amuser des petits riens qui collent exactement à l'image que l'on se faisait des USA. De ces 4x4 surdimensionnés aux chapeaux de cowboy et santiags, des drapeaux sur le parvis des maisons à l'accent Américain qui bouffe les syllabes. Puis descendre à petite vitesse la vallée d'Indian Creek, le visage collé à la vitre, les yeux rivés sur l'enfilade de murs fracturés qui n'en termine jamais, devinant chaque fissures, chaque dièdres et lignes de faiblesses comme une voie potentielle.


Les premiers coincements? Bambi sur la glace. Pourtant, comme tout bon élève il aura fait ses cahiers de vacances à Annot, véritable petit Indian Creek à la française. Mais ce n'est pas suffisant, la réalité est tout autre. Les voies sont plus longues, plus raides, plus parfaites. Le baudrier est plus lourd, les cotations plus sévères, les douleurs plus intenses.


Le pack découverte comprend les photos également. Beaucoup, partout et tout le temps. La même parfois, chaque jour à la même heure de ce coucher de soleil sur North Six Shooter, de ces parois de grès qui s'enflamment d'un rouge orangé juste avant le crépuscule, dix minutes de magie.


C'est à Caroline que je dois la chance d'avoir découvert un jour d'octobre 2014 ces paysages incroyables.  Jamais depuis ces souvenirs n'ont quitté ma mémoire, revenant ici pour la troisième fois, je suis toujours comme un gamin dans un magasin de bonbons. Toujours avec le topo à la main, à l'affût de nouvelles lignes que je ne connais pas. Jamais lassé de prendre, moi aussi, ces mêmes photos, et témoignant encore aujourd'hui à qui veut l'entendre du bonheur d'être ici, montrant à qui l'apprécie la beauté des paysages et l'unicité de l'escalade. La banalité ne s'est pas installée.


C'est une chance de voir des proches s'émerveiller, de construire des souvenirs communs, ça apporte à notre séjour une énergie positive, un petit bonheur en plus. Cela m'a replongé dans des souvenirs. C'est peut-être ça finalement le plaisir de partager: Se faire plaisir à soi aussi. Alors je continuerai d'essayer, un peu pour me faire plaisir, un peu pour vous donner envie d'aller voir, ou de venir nous voir.


Après des kilomètres de fissures, des grandes voies sur les tours de grès, des visites de nouveaux secteurs, un peu de bikepacking, le tout dans le confort de notre Hervé, c'est avec une dizaine de jours de retard sur le planning que nous quittons l'Utah. Ce n'est pas facile de partir d'ici, mais il est plus facile de quitter un endroit qu'on aime quand on sait qu'on reviendra. Et puis l'homme est comme le pantalon: usé. C'est donc un bon prétexte pour un peu de nouveauté, direction terra incognita, direction le Wyoming.