USA #8: Wyoming ? Wy not.

Nous avons donc laissé derrière nous l'Utah et avec lui le confort de la routine. Moab et ses environs, on commence à bien connaître. Ça apporte une facilité et une tranquillité de séjourner avec des repères : Savoir où dormir, où trouver de l'eau potable, des toilettes, une laverie. Connaitre les bons magasins pour faire ses courses, où trouver ce dont on a besoin en matériel et en ce qui concerne Moab: De savoir que demain il fera beau, forcément.

Quand on vie en Hervé, se pose quelques questions pratiques et logistiques auxquelles il est bon de ne pas réfléchir tout les deux jours. Ce petit confort pantouflard est également valable pour l'escalade. Séjourner longtemps sur un même spot de grimpe, c'est se familiariser avec un style, et donc gagner en aisance, ce qui permet de progresser ou au moins de se sentir dans son élément, de maîtriser son sujet. C'est aussi connaître les bons endroits en fonction des conditions, l'heure à laquelle tel mur passe à l'ombre, quel mur voit le soleil dès le matin, quel secteur est venté... Bref, c'est un sentiment de chez sois. Alors, pourquoi partir ?

Partir pour l'excitation de l'inconnu? Pour le fantasme d'un ailleurs peut-être encore meilleur mais dans tout les cas différents? Partir par ce qu'on est curieux de vivre. Puisque le printemps nous y autorise, c'est au Nord que nous prenons la route, direction le Wyoming. L'Est du Wyoming exactement, pays des cow-boys et des bisons. Pays du pétrole, également. Changement d'air, nouveaux décors, nouvelles couleurs. En route pour le dernier round.

Fremont Canyon 

Notre premier arrêt, peu avant la ville de Casper, n'est pas vraiment un site de renommée mondiale. Tant mieux. J'aime chiner les petits spots, tel un passionné de vinyle à la recherche de la perle rare. Fremont Canyon est un trésor de locaux, un trésor que personne ne cherche.


Intimidant. Voilà ce qui définirait le mieux notre découverte des lieux. Il y a ce truc commun à tous les spot de grimpe ou l'accès se fait par le haut, une impression de vertige. Le cerveau d'habitude s'immisce avec douceur dans la verticalité, là il est saisi de plein fouet. Il plane alors ce sentiment de bizarrerie, comme si la chose était prise à l'envers, un non sens de l'escalade: descendre pour remonter. 

D'habitude on cherche le pied de la voie, on prend du recul pour trouver la ligne, comprendre sa logique. Ici, rien. On cherche un relais, éventuellement un nom sur une plaque et on descend le nez collé au mur, avec la fausse impression que les choses vont être faciles puisque "y'a plein de prises" et que "sa protège bien": Mon cul !


Et puis il y a l'eau, parfois proche qui rigole et chuchote, et le vent qui chatouille ou bouscule. En un mot, il y a de l'ambiance. Une ambiance de dingue dans "seulement" cinquante mètres d'escalade. 

Cinquante mètres d'un granit magnifique, compact, lisse et déroutant, parcouru par des voies d'escalade traditionnelles, des voies sportives équipées ou des voies mixtes. Les itinéraires ont du caractère, les cotations sont surprenantes. Dés le premier jour, je me fais drôlement "sandbag". Si rester longtemps sur un site d'escalade permet d'exprimer son potentiel, l'inverse est vrai également. Les courts séjours, les découvertes, obligent à grimper avec prudence, avec humilité. Mais c'est un bon exercice également pour sa panoplie de grimpeur que d'évoluer dans l'inconnu et l'incertitude. N'est ce pas là l'essence même de l'activité ?

Nous passons une super semaine à Fremont, les paysages nous changent, la vie est simple et les voies absolument magnifiques. Hélas, le temps passe, il nous reste des choses à découvrir. Fremont Canyon dans le rétroviseur, déjà nostalgique de cette magnifique découverte, nous continuons vers le nord.

Devils Tower 

A l'inverse de notre première destination, Devils Tower est un site de renommée, absolument unique au monde. Un site mondiale de notoriété française devrai-je dire. Si vous êtes un lecteur assidu et passionné de notre voyage en Amérique, vous vous souvenez peut-être de notre découverte de l'escalade sur la roche volcanique à Trout Creek en Oregon. Devils Tower en est son grand format, une version XXL, typiquement état-unienne donc, d'escalade dans les orgues volcaniques.

L'originalité du monument, puisque s'en est un, vient aussi de sa solitude, seul véritable sommet remarquable à des kilomètres à la ronde. Les 150 mètres de cette anomalie laisse place à l'imagination la plus folle. L'explication géologique est évidente, et pourtant. La légende de cet ours gigantesque rayant de ses griffes le monolithe pour tenter de manger Sioux et Lakota réfugiées à son sommet est tellement belle, tellement imagée, qu'elle en devient plausible par petit plaisir onirique. Bear Lodge, tel est le vrai nom de Devils Tower, le nom que les natifs lui donne.


Pour moi, cette tour incarne mon rêve de road trip américain. C'est par les images de Catherine Destivelle dans ses escalades en solo le long de ses formations à la géométrie parfaite que le rêve est né. 1992, Catherine a besoin de vacances. Elle pose ses RTT à la compagnie des guides et part trouver la paix dans l'Ouest américain au volant de sa Cadillac. Elle évolue sans corde le long des fissures parfaites d'Utah d'abord, puis à Devils Tower. Là, elle s'encorde car "ça a l'air pas facile quand même". Catherine progresse avec aisance dans El Matador, peut être la voie la plus iconique du monument. Soudain, son système d'auto-assurage se bloque. Coincée, Catherine Destivelle évalue le chemin restant à parcourir, défait le nœud qui la relie à la corde et continue en solo intégral jusqu'au sommet de la tour. Frisson. Générique de fin. Émotions. 

Que j'étais content d'avoir ma corde dans El Matador ! Pas d'énormes difficultés, juste cette lutte permanente contre soi-même pour ne pas demander un sec à son assureuse. Qu'il serait agréable de se reposer un peu les mollets, les cuisses et les fessiers. Au lieu de ça, la pression constante à exercer engourdie, brûle, tétanise. AVANCE !

Sans compter la pose des protections qui demande du temps sans bouger, et donne la tremblote. Ça serait plus facile en solo ! L'arrivée au relais est un soulagement. Physique et émotionnelle, avec comme une impression de réaliser un rêve. Un bonheur sans exploit, sans grand défi sportif, juste nourri par le fait d'évoluer dans une rareté de la nature et de réaliser un rêve d'ado.


Même après une semaine à arpenter dièdres et fissures, à tourner autour et à l'observer sous toutes ses coutures, ce monolithe m'apparaît toujours comme une anomalie. Une magnifique erreur de la nature. Les Rangers du parc que l'on croise tous les jours finissent par nous demander comment nous connaissons ce lieux. Ce lieux inconnu pour beaucoup de grimpeurs américains, et qui pourtant est au programme de bien des Français, en Ballade à Devils Tower. Va savoir !


Vedauwoo 

Calendrier oblige, nous entamons notre descente vers le sud, qui nous conduira vers l'inévitable fin de voyage . À ce sujet, j'ai perdu tout espoir de prolongation. Après avoir eu notre vol de retour annulé pour cause d'augmentation des prix du pétrole, le second billet semble se confirmer et les avions toujours en possibilité de voler, merde. Pas plus de réussite du côté sanitaire, la pandémie d'Hantavirus peinant à se propager, c'est avec désarroi que je vois les frontières toujours grandes ouvertes: Merde encore. La fin d'un voyage c'est comme un mauvais calendrier de l'avent. Chaque matin est un compte à rebours ou l'humeur oscille entre joie d'entamer une nouvelle journée d'aventure et tristesse de savoir qu'elles sont comptées.


Avant de partir, il nous reste heureusement à profiter d'une destination que j'attends depuis quelques temps, curieux de découvrir un mythe. Qui aime l'escalade en fissure large a entendu parlé de Vedauwoo (prononcez vi-da-vu), un effleurement granitique avec son chaos de bloc dispersés au milieu d'une forêt de pins et de bouleaux. C'est un spot connu pour sa grimpe en off-width que les profanes qualifient de masochiste quand les amateurs préfèrent le terme d'exigeante. A "The Voo", des centaines de fissures rondouillettes et faussement sympathiques attendent les grimpeurs en quête de voyage introspectif: On arrive !

Nous découvrons les lieux sous la neige, le Wyoming nous révélant avant notre départ toute la rigueur de son climat. Dans ces conditions de froid durable et de vents tempétueux, notre Hervé prend tout son sens et nous permet de nous aventurer dehors pour quelques voies en sachant qu'un chauffage et une douche chaude nous attendent à notre retour. Le printemps reprend vite ses droits et c'est dans des conditions optimales que nous profitons de la vie à Vedauwoo. "L'optimale" pour l'escalade en off-width correspond à du temps frais, pour ne pas trop transpirer dans ces infâmes tests d'endurance mais pas trop non plus, pour éviter que l'heure passée pour -enfin- arriver au relais transforme l'assureur.se. en Mr freeze.

Sur place, Caro apprend un nouveau mot de vocabulaire: "Spank". Si la loi anti-fessée a été adoptée en France, la reflexion n'est pas encore arrivée ici. De quoi entretenir sa grève de l'escalade en tête, entamée à notre arrivée au Wyoming. Un genre de grève de la fin qui ne dispense heureusement pas de goûter aux délices de l'escalade en fissure large, qui même en second se résume en une idée simple: Fight for that inch ! Fessée partagée de mon coté évidement, la confiance acquise dans les dernières fissures larges d'Indian Creek est vite mise à mal tant les voies ici me paraissent difficiles. Pédagogie à l'ancienne, on est là pour apprendre et il faut que ça rentre !


Les jours s'écoulent paisiblement mais bien trop vite à Vedauwoo et je comprend que j'aurai aimé pouvoir y passer beaucoup plus de temps. Un déjà vu, accentué par le fait de voir la fin arriver et donc de ne pas avoir grand chose pour se consoler ensuite. Difficile de prendre du recul sur ces 8 derniers mois, sur tant de choses découvertes et de moments passés. Etant bien incapable terminer ce récit par un point final à la hauteur de l'histoire, je conclurai sobrement: A suivre...


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